
J’ai croisé Bella aujourd’hui avec son Henry à la main. C’est finalement rare quand on ait le temps de s’arrêter et de discuter. Elle fait partie du paysage. Ça fait trente-trois ans qu’elle est ici. Elle a connu tous les locataires, les colocations, les familles, les cambriolages, les inondations et tous les changements de propriétaires.
Du haut de son mètre cinquante-cinq, elle fait partie de la working-class qui use et abuse de la possibilité en Grande-Bretagne de travailler presque autant qu’elle le souhaite. Seuls ses traits un peu creusés trahissent ses nuits trop courtes et ses weekends sans repos. “Tout va bien, assure-t-elle. j’ai travaillé le 24 décembre jusqu’à minuit et Boxing day le soir mais bon, j’ai pris quelques jours pour New Year Eve”… Tu parles de vacances!

Car Bella a plusieurs vies. La journée, elle travaille dans mon immeuble. 9 to 5. Gardienne, intendante, femme de ménage, elle règle tous les petits problèmes des uns et des autres. Elle permet surtout aux locataires que nous sommes d’avoir le luxe de rester au bureau quand un type du gaz passe ou que des travaux sont réalisés. Avec ses trousseaux multicolores, elle gère.
Mais le soir venu, 4 fois par semaine de 19h à 3h du matin, elle travaille dans un casino du centre de Londres. Ça fait plus de dix ans qu’elle regarde les autres dépenser leur argent dans l’espoir d’être plus riches. “J’aimerais prendre ma retraite du casino, me dit-elle, mais j’attends ma pension.” Selon elle, son organisme de retraite lui fait des misères “ils ne veulent pas me dire à combien j’ai droit, c’est moi qui doit tout justifier”, s’emporte-t-elle. Donc forcément, ça prend du retard.

Le casino où elle travaille, du côté de Gloucester Road, tourne à plein régime. Hier croupière, elle surveille aujourd’hui les tables. “Des tables toujours aussi pleines”, assure-t-elle. Où est la crise? Son casino sera bientôt ouvert 24h/24. “Ça rendra les shifts plus simples avec trois rotations par jour”, dit-elle naïvement. Comprendre: elle pourra soit bosser de minuit à 8h du matin… soit de 8h à 16h… soit de 16h à minuit.
Bella ne s’arrête jamais. “Avec mes horaires, je n’ai même pas le temps de sortir ou de faire du shopping”, finit-elle par lâcher. Dans mon immeuble comme au casino, elle veille au grain, gardant toujours un œil sur les caméras de surveillance des couloirs. Le seul signe visible de sa présence, c’est son petit SUV bleu dehors. Pendant le dernier Euro de foot, il était bardé de drapeaux portugais. Ils n’ont pas survécu aux quarts de finale…

A-t-elle seulement une vie? A-t-elle seulement un âge? Difficile de le savoir. Sa suractivité cache son ultra-moderne solitude. Combien de temps tiendra-t-elle à travailler autant d’heures ? Elle attend le jour de la retraite en affichant un sourire trop usé par les années. Ce jour-là, elle touchera son jackpot à elle et partira vivre au Portugal. A moins que comme les drogués du jeu incapables de décrocher ou peut-être plus probablement par nécessité, elle ne continue à travailler…









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6 responses so far ↓
1 paul // jan 10, 2009 at 11:00
L’Angleterre (enfin ici c’est Londres) toujours aussi égoiste et chacun pour soi. Seul compte le snobisme le m’as-tu-vu (Joneses).
2 admin // jan 10, 2009 at 12:16
@ Paul/ j’ai du mal à comprendre ce qui vous fait réagir comme ça en lisant ce post?
3 Olivier // jan 10, 2009 at 2:27
Je vis a Londres depuis 10 ans et j’ai rencontré des centaines de Bella. Effectivement, de nombreuses personnes travaillent jusqu’a un age avancé, non pas parce qu’ils ont le choix, mais parce que leur retraites sont minimes, les charges élevées et le cout de la vie inabordable.
Pour certains, le travail est peut-etre la santé (a dose homéopathique alors) mais je pense a quelques-uns de mes collegues, qui ont travaillé dur pendant 40 ans,. Ils ont gagné le droit de profiter de leurs dernieres années mais malheureusement, devront continuer jusqu’a 65 ans, rien que pour payer les charges de la maison par exemple.
Certains meme ont peur de la retraite parce qu’ils savent qu’il va falloir soit vendre leur bien immobilier pour financer celle-ci, soit partir de la capitale pour avoir une retraite décente (pas facile quand on a passé toute sa vie au meme endroit).
C’est le prix que les Anglais paient pour avoir un marché du travail tres flexible en terme de salaires, d’emplois, de législation du travail.
4 Kilitoo // jan 12, 2009 at 11:55
C’est bien joue de la part de nos gouvernants: on érige la “valeur travail” sur un piédestal, on stigmatise les ‘glandeur de chomeurs’. Du coup tout le monde travail plus toute la journee, tres peu de loisir… et du coup plus personne ne reflechit, plus de revolte!
Un jour un chinois m’a dit: “je comprend pas en france, tout le monde travaille 8h et ensuite vous voyez des amis, vous discutez… c’est dangereux! Ils faut travailler plus pour ne pas préparer d’insurrection!”
5 art1go // jan 13, 2009 at 11:58
Tout a fait d’accord avec Kilitoo. Il y a des chances que si le proleteriat anglais ne se soit jamais révolté, c’est tout simplement qu’il a la tête sous l’eau.
déjà Stendhal aurait dit
“Le travail exorbitant et accablant de l’ouvrier anglais nous venge de Waterloo” (via Bernard Maris).
6 admin // mar 2, 2009 at 5:38
UPDATE Bella / Je viens de la croiser. Elle s’est faite virer par son casino. Son dernier jour est samedi. Ils remplacent les contrôleurs par des caméras de surveillance. Elle me dit qu’elle est contente. Elle compte rentrer l’année prochaine au Portugal. Le sourire, toujours.
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